II
PILAR quitta donc le salon pendant la discussion qui suivit la lecture du testament de son grand-père. Elle traversait lentement le vestibule, lorsque Stephen Farr rentra par la porte du jardin.
« Eh bien, lui dit-il, la réunion de famille est terminée ? A-t-on lu le testament ? »
Le cœur gros, la jeune fille lui annonça :
« Je n'ai rien… rien du tout ! Ce testament date de plusieurs années. Mon grand-père avait légué une part de son argent à ma mère, mais puisqu'elle est morte, cet argent revient aux autres.
— C'est plutôt dur à digérer, dit Stephen.
— Si le vieux avait vécu, il aurait modifié son testament. Il m'aurait laissé de l'argent, à moi… beaucoup d'argent ! Peut-être que, plus tard, il m'aurait légué toute sa fortune ! »
Souriant, Stephen répliqua :
« Ce qui eût été injuste envers le reste de la famille.
— Mais non… s'il avait fini par m'aimer plus que tous les autres.
— Quelle cupidité, ma chère Pilar ! »
Plus calme, la jeune fille remarqua :
« La vie se montre cruelle envers les femmes ! Elles doivent se débrouiller de leur mieux, tant qu'elles sont jeunes. Lorsqu'elles vieillissent et deviennent laides, on les délaisse.
— Il y a un peu de vérité dans ce que vous dites, mais ne vous tracassez pas, ma jolie Pilar. Les Lee s'occuperont de vous.
— Cette perspective ne me réjouit guère, déclara Pilar, nullement consolée.
— Je comprends votre répugnance à vivre dans ce pays. Pilar, aimeriez-vous habiter l'Afrique du Sud ?
— Oui.
— Là-bas, il y a du soleil et de grands espaces, dit Stéphen, mais on y travaille beaucoup. Êtes-vous solide à la besogne, Pilar ? »
Hésitante, elle répondit :
« Je ne sais pas.
— Vous préférez demeurer assise sur un balcon et manger des bonbons à longueur de journée, n'est-ce pas ? Vous deviendrez énorme et vous aurez un triple menton. »
Pilar éclata de rire.
« Voilà qui est mieux ! déclara Stéphen. J'ai enfin réussi à vous faire rire.
— J'espérais bien rire à Noël, soupira Pilar. Dans les livres, on raconte que les Noëls anglais sont très joyeux. On parle de gâteaux bourrés de raisins, de plum-puddings entourés de flammes et de bûches de Noël.
— À condition qu'un meurtre ne vienne tout bouleverser ! Suivez-moi, Pilar. Lydia m'a montré hier ses préparatifs. Voici où se trouvent les provisions. »
Il conduisit la jeune fille dans une pièce à peine plus grande qu'un placard.
« Regardez, Pilar, ces boîtes de friandises, de pétards, de fruits confits, ces caisses d'oranges, de dattes et de noix. Et ceci…
— Oh ! s'exclama Pilar, claquant des mains. Qu'elles sont jolies, ces boucles d'or et d'argent !
— On devait les pendre à un sapin avec les cadeaux pour les serviteurs. Et voici un père Noël et des petits bonshommes couverts de neige et étincelants de givre qui devaient orner la table de la salle à manger. Tenez ! sont-ils beaux, tous ces ballons de couleurs différentes ! Il suffit de souffler dedans pour les gonfler.
— Oh ! s'exclama la jeune fille. Oh ! pourrait-on en gonfler un ? Lydia n'y verrait certes pas de mal. J'adore les ballons.
— Bébé ! s'écria Stéphen. Allons, choisissez !
— Je prends un rouge ! » dit Pilar.
Tous deux en prirent un et soufflèrent dedans, les joues rebondies. Pilar s'arrêta pour rire et son ballon se dégonfla.
« Vous avez l'air si drôle ! dit-elle à son compagnon… avec vos joues ainsi gonflées. »
Cessant de rire, elle se remit à souffler dans son ballon. Ayant ensuite fermé l'ouverture, ils les lancèrent en l'air.
« Allons dans le vestibule, conseilla Pilar. Nous aurons plus de place. »
Ils s'envoyaient les ballons de l'un à l'autre et riaient follement, lorsque Poirot passa dans le vestibule et les considéra d'un air indulgent.
« Vous jouez comme des enfants, leur dit-il. Ils sont jolis, ces ballons ! »
Haletante, Pilar lui dit :
« Le mien, c'est le rouge. Il est plus gros que le sien… beaucoup plus gros. Si je le lançais dehors, il monterait jusqu'au ciel.
— Eh bien, sortons et formons un vœu en les lançant, dit Stéphen.
— Voilà une bonne idée ! » dit Pilar.
Elle courut vers la porte du jardin suivie de Stéphen. Poirot, amusé, marchait derrière eux.
« Moi, je souhaite beaucoup d'argent », annonça Pilar.
Se tenant sur la pointe des pieds, elle tenait la ficelle de son ballon, qui se raidit sous un souffle de vent. Pilar lâcha la ficelle et le ballon rouge flotta dans l'air, emporté par la brise.
« Il ne fallait pas dire votre souhait tout haut ! remarqua Stéphen en riant.
— Pourquoi ?
— Parce que alors il ne se réalisera pas. À mon tour de former un vœu. »
Il lâcha son ballon, mais ne fut pas aussi heureux que Pilar. Le ballon de Stéphen flotta de côté, s'accrocha à un buisson de houx et expira avec un bruit sec.
Pilar courut vers le buisson en annonçant d'une voix tragique : « Fini !… »
Remuant du bout du pied un morceau de baudruche tombé à terre, elle dit :
« Tiens, voilà ce que j'ai ramassé dans la chambre de grand-père. Lui aussi avait un ballon, mais c'était un rose. »
Poirot laissa échapper une exclamation. Pilar se tourna vers lui, curieuse.
« Ce n'est rien, lui dit-il. Je viens de faire un faux pas. » Il se tourna vers la maison.
« Que de fenêtres ! murmura-t-il. Mademoiselle, une maison a des yeux… et des oreilles. Je ne puis comprendre que les Anglais aiment tant les fenêtres ouvertes. »
Lydia s'avançait sur la terrasse.
« Le déjeuner est prêt, annonça-t-elle. Pilar, ma chérie, tout s'est arrangé pour le mieux. Alfred vous mettra au courant de notre décision après le déjeuner. Voulez-vous entrer ? »
Ils pénétrèrent dans la maison. Poirot, l'air grave, fermait la marche.